PENSÉE CRITIQUE : Alain de Benoist
Depuis les années Mitterrand, c’est à dire depuis l’effondrement des « grands récits » et l’irrésistible convergence de la « gauche » et de la « droite » vers un néo-libéralisme plus ou moins mâtiné de placebos d’inspiration sociale-démocrate, il n’y a plus d’opposition organisée au « système ». Cette atonie du sens critique n’a fait que renforcer depuis une vingtaine d’années le vaste parti unique des approbateurs silencieux ou enthousiastes sur fond de cynisme, de fatalisme ou de désespérance de masse. Le « parti unique » règne sans anicroche majeure sur une masse amorphe de « consommateurs » plus ou moins chanceux priant de concert avec les oligarchies pour « le retour de la croissance ».
Certes, le parti de la presse et de l’argent qui a le sens de la plaisanterie fait mine de désigner comme de dangereux radicaux susceptibles de bousculer « la démocratie » tantôt « l’extrême droite », tantôt « l’extrême gauche ». Chacun est alors prié d’éprouver une sainte frayeur et de manifester sa conscience « citoyenne » dans des carnavals « festifs » où l’union sacrée se retrempe comme l’acier face à la perspective de l’innommable. La ficelle est grosse mais elle marche à tous les coups. En 2002 la « quinzaine anti Le Pen » a permis la réélection albanaise (ou gabonaise) de Jacques Chirac. Si, demain, le score de Besancenot explose, on nous ressortira les exploits de son nouveau supporter, le camarade Rouillan, qui a déjà franchi avec succès les premières épreuves du concours d’accès au statut d’épouvantail à moineaux. Notons qu’en chacune de ces occurences les champions de la radicalité sont les premiers à faire chorus avec le « système ».
En 2002 « l’extrême gauche » menait la bal contre le « fascisme »; « l’extrême droite », demain, ne demandera pas mieux que de dégommer du « gaucho » quand les oligarques feront mine de déceler dans le Nouveau Parti Anticapitaliste du facteur les prodromes d’un nouveau bolchevisme. En réalité, la radicalité des uns et des autres est à la mesure d’une époque frelatée qui a décidé, aussi, que Christine Angot est une « écrivaine », que Jeff Koons est un « artiste », que Bernard Henri Lévy est un « philosophe », que « Charlie-Hebdo » est un journal rebelle, que « le niveau monte » dans l’Education Nationale, que l’islam fait partie des racines culturelles de l’Europe ou que nous sommes en Afghanistan pour y donner sa chance à la « démocratie ». C’est un constat morose et parfois désopilant: le désert croît sous la forme inédite du canular.
Mais il reste, comme toujours, des penseurs isolés dont le travail ne nous est livré par aucune publicité alléchante, aucune campagne de com arrogante, aucune rumeur contrôlée. On ne les voit guère à la télé où la gestion des espaces de cerveau disponibles n’est confiée qu’à de compétentes cervelles (NDLR : par chance, Alain de Benoist est invité régulièrement dans l’excellente émission de Frédéric Taddei, sur France 3) . On ne les entend pas à la radio. Ils ne sont pas invités à jacasser dans les colloques par les institutionnels timorés. Ils vivent en marge des autoroutes de la pensée conforme et c’est ce qui fait toute la richesse de leurs analyses. Certains sont morts comme Philippe Muray et Jean Baudrillard, d’autres ne publient plus comme Michel Clouscard. Mais de Jean-Claude Michéa à Serge Latouche, d’Alain de Benoist aux chercheurs du MAUSS (Mouvement anti-utilitariste en sciences sociales) toute une pléiade de grands esprits continue de nourrir le vivier d’une authentique pensée critique. À titre d’exemple nous publions ce texte récent d‘Alain de Benoist sur une crise financière dont les retombées n’ont pas fini de nous assaillir. Prochainement, il sera question ici même du dernier livre de Michéa.
Coclés
Depuis plus de trente ans, Alain de Benoist poursuit méthodiquement un travail d’analyse et de réflexion dans le domaine des idées. Ecrivain, journaliste, essayiste, conférencier, philosophe. A lire
LA CRISE FINANCIERE MONDIALE
DE L’AUTOMNE 2008
On dit souvent que le capita lis me est synonyme de crise, qu’il se nourrit des crises qu’il provoque, ou encore que sa « faculté d’adaptation » est sans limites, laissant ainsi entendre qu’il est indestructible. En réalité, il faut distinguer les crises cycliques, conjoncturelles (on connaît les célèbres cycles de Kondratieff), et les crises systémiques, structurelles (comme celles qui ont eu lieu entre 1870 et 1893, lors de la Grande Dépression de 1929, ou entre 1973 et 1982, lorsqu’un chômage structurel a commencé à apparaître dans les pays occidentaux). Avec la crise financière actuelle, il ne fait pas de doute que nous sommes devant une crise conjoncturelle, correspondant à une rupture de la pertinence logique et de la cohérence dynamique de l’ensemble du système. Venant après la crise du marché des actions de 1987, la récession américaine de 1991, la crise asiatique de 1997, l’explosion de la bulle des valeurs Internet de 2001, cette crise, beaucoup plus forte que les précédentes, est de toute évidence la plus grave que l’on ait connue depuis les années trente.
La plupart des gens ne comprennent pas grand-chose à ce qui se passe. On leur a pendant des années vanté les mérites du « modèle américain » et assuré des bienfaits de la « mondia lis ation heureuse ». Ils voient maintenant le modèle américain s’effondrer et la globa lis ation accroître la misère sociale. Le spectacle des banques centrales, tant aux Etats-Unis qu’en Europe, qui ont injecté, depuis le 15 septembre, des centaines de milliards de dollars et d’euros sur les marchés financiers, les laisse songeurs : d’où vient tout cet argent ? Les interrogations se nourrissent encore du sentiment que personne ne semble vraiment savoir ce qu’on peut faire. Le silence relatif de la plupart des hommes politiques est à cet égard significatif. Enfin, les gens se demandent si cette crise était ou non prévisible. Si elle était prévisible, pourquoi n’a-t-on rien fait avant ? Si elle était imprévisible, n’est-ce pas la preuve que plus personne ne contrôle un système financier lancé dans une folle course en avant ?
C’est en fait à une triple crise que nous nous trouvons confrontés : crise du système capita lis te, crise de la mondia lis ation libérale, crise de l’hégémonie américaine.
L’explication la plus souvent avancée pour interpréter la crise actuelle est l’endettement des ménages américains par le biais des prêts hypothécaires immobiliers (les fameux « subprimes »). On oublie seulement de dire pourquoi ils se sont endettés.
L’un des traits dominants du « turbo-capita lis me », correspondant à la troisième vague de l’histoire du capita lis me, est la complète domination des marchés financiers globa lis és. Cette domination donne un pouvoir accru aux détenteurs du capital, et plus particulièrement aux actionnaires, qui sont aujourd’hui les véritables propriétaires des sociétés cotées en Bourse. Désireux d’obtenir un rendement maximal aussi rapide que possible de leurs investissements, les actionnaires poussent à la compression des salaires et à la déloca lis ation opportuniste de la production vers des pays émergents où la hausse de la productivité va de pair avec de très bas coûts salariaux. Résultat : partout, l’augmentation de la valeur ajoutée profite aux revenus du capital plutôt qu’aux revenus du travail, la déflation salariale se traduisant par la stagnation ou la baisse du pouvoir d’achat de la plupart des gens, et la diminution de la demande solvable globale.
La stratégie actuelle de la Forme-Capital est donc de comprimer toujours plus les salaires, d’aggraver toujours plus la précarité du marché du travail, produisant ainsi une paupérisation relative des classes populaires et des classes moyennes qui, dans l’espoir de maintenir leur niveau de vie, n’ont d’autre ressource que de s’endetter, alors même que leur solvabilité diminue.
La possibilité offerte aux ménages d’emprunter pour couvrir leurs dépenses courantes ou acquérir un logement a été l’innovation financière majeure du capita lis me d’après-guerre. Les économies ont alors été stimulées par une demande artificiellement fondée sur les facilités du crédit. Outre-Atlantique, cette tendance a été encouragée depuis les années 1990 par l’octroi de conditions de crédit de plus en plus favorables (apport personnel voisin de 0 %), sans aucune considération de la solvabilité des emprunteurs. On a ainsi cherché à compenser la baisse de la demande solvable résultant de la compression des salaires par l’emballement de la machine à crédit. En d’autres termes, on a stimulé la consommation à travers le crédit, faute de pouvoir la stimuler par l’augmentation du pouvoir d’achat. C’était là le seul moyen, pour les détenteurs de portefeuilles financiers, de trouver de nouveaux gisements de rentabilité, fût-ce au prix de risques inconsidérés
D’où le surendettement pharamineux des ménages américains qui ont depuis longtemps choisi de consommer plutôt que d’épargner (alors que 17 % de la population est déjà dépourvue de toute couverture sociale). Les ménages américains sont aujourd’hui deux fois plus endettés que les ménages français, trois fois plus endettés que les ménages italiens. Leur surendettement est même pratiquement égal au produit intérieur brut (PIB) des Etats-Unis.
Après quoi, on a spéculé sur ces « créances pourries » par le biais de la « titrisation », qui a permis aux grands acteurs de la sphère du crédit de se décharger, en les rendant liquides, des risques d’insolvabilité de leurs emprunteurs. La « titrisation », qui est une autre des innovations financières majeures du capita lis me d’après guerre, consiste à découper en tranches, dites obligations, les prêts accordés par une banque ou une société de crédits, puis à en revendre le montant, c’est-à-dire le risque, à d’autres agents financiers appartenant au monde des fonds de placement. Il se crée ainsi un vaste marché du crédit, qui est aussi un marché du risque. C’est l’effondrement de ce marché qui a provoqué la crise actuelle.
Mais celle-ci est aussi une crise de la mondia lis ation libérale. La transmission brutale de la crise hypothécaire américaine aux marchés européens est le fruit direct d’une mondia lis ation conçue et réa lis ée par les apprentis sorciers de la finance. Au-delà de sa cause immédiate, elle constitue l’aboutissement de 40 ans de déréglementation voulue par un modèle économique globa lis é selon les recettes libérales. C’est en effet l’idéologie de la dérégulation qui a rendu possible le surendettement américain, tout comme elle avait déjà été à l’origine des crises mexicaine (1995), asiatique (1997), russe (1998), argentine (2001), etc. D’autre part, c’est aussi la globa lis ation qui a créé une situation dans laquelle les crises majeures se propagent désormais presque instantanément, de façon « virale » aurait dit Jean Baudrillard, à l’ensemble de la planète. C’est pourquoi la crise américaine a touché aussi vite les marchés financiers européens, à commencer par les marchés du crédit, avec toutes les conséquences que peut avoir une pareille onde de choc à un moment où l’économie américaine comme celle de l’Europe sont au bord de la récession, sinon de la dépression.
De ce point de vue, il est d’un irrésistible comique de voir ceux qui n’ont cessé de gloser sur les mérites de la « main invisible » et les vertus du marché « autorégulé » (« c’est le marché qui doit s’occuper du marché », lit-on régulièrement dans le Financial Times) se précipiter vers les pouvoirs publics pour demander leur recapita lis ation ou leur nationa lis ation de fait. C’est le vieux principe de l’hypocrisie libérale : privatisation des bénéfices et socia lis ation des pertes. On savait déjà que les Etats-Unis, grands défenseurs du libre-échange, ne se privent jamais de recourir au protectionnisme chaque fois que celui-ci sert leurs intérêts. On voit maintenant comment les adversaires du « big governement » se tournent vers l’Etat quand ils sont au bord de la faillite. La nationa lis ation de fait de Fannie Mae et Freddie Mac, les deux géants du prêt hypothécaire américains, représente à cet égard un fait sans précédent. Alors qu’en 1929, le gouvernement américain avait fait l’erreur de confier la gestion de la crise à un « syndicat de banquiers » dirigé par Rockefeller, Henry Paulson, secrétaire au trésor, et Ben Bernanke, président de la Réserve fédérale, ont décidé de nationa lis er les étab lis sements les plus menacés. Décision unique dans l’histoire des Etats-Unis depuis l’époque de Ronald Reagan, et intervention la plus radicale jamais faite dans le monde privé de la finance de toute l’histoire de la Réserve fédérale. On peut y voir un brutal retour du principe de réalité. Mais c’est aussi, pour l’idéologie libérale, un effondrement de l’un de ses principes de légitimation (la sphère publique ne doit jamais interférer avec les mécanismes du marché, sous peine d’en diminuer l’efficacité).
On ne doit pas perdre de vue, enfin, que cette crise mondiale a sa source aux Etats-Unis, c’est-à-dire dans un pays qui doit déjà faire face à un déficit budgétaire abyssal, une dette extérieure qui ne cesse de croître et un déficit commercial colossal. Depuis dix ans, l’économie américaine n’a plus pour moteur la croissance due à la production réelle, mais l’expansion de la dette et la rente monétaire résultant de la domination mondiale du dollar. L’endettement total (dette publique + dette des ménages + dette des entreprises) représente aujourd’hui 13 000 milliards de dollars, soit l’équivalent de 410 % du PIB – l’adoption du plan Paulson étant encore appelée à aggraver le déficit !
Or, la crise ne peut que contribuer à éroder la confiance dans le dollar, lequel sera probablement amené encore à baisser. Le fait que le dollar soit à la fois une monnaie nationale et une unité de compte internationale, qui plus est libérée de tout lien avec l’or depuis 1971, a longtemps permis aux Etats-Unis d’affirmer et de faire peser leur hégémonie tout en contribuant d’enregistrer des déficits colossaux. Le procédé a consisté pour les Américains à exporter systématiquement leurs titres de dettes vers des pays excédentaires. A l’avenir, l’inquiétude des grands fonds publics et privés qui, notamment en Asie, détiennent des quantités considérables de titres publics et parapublics américains (bons du Trésor, etc.), et donc autant de créances sur les Etats-Unis, sera déterminante. A l’heure actuelle, 70 % de toutes les réserves étrangères dans le monde sont constituées en dollars, cette masse n’ayant plus depuis longtemps le moindre rapport avec le volume réel de l’économie américaine. Dans les années qui viennent, il n’est pas impossible que les pays exportateurs de pétrole abandonnent peu à peu le dollar (les fameux « pétrodollars ») pour l’euro. A long terme, cette situation pourrait aboutir à ce que des pays comme la Chine et la Russie postulent à des responsabilités financières internationales, voire à ce qu’ils se concertent pour concevoir un projet alternatif à l’ordre financier international actuel. George Soros, au printemps dernier, le disait sans ambages : « Le monde fonce vers la fin de l’ère du dollar ».
On assure maintenant qu’il suffirait de « réguler » ou de « mora lis er » le système pour éviter ce genre de crises. Les hommes politiques, à commencer par François Fillon et Nicolas Sarkozy, parlent de « dévoiement de la finance », tandis que d’autres stigmatisent l’« irresponsabilité » des banquiers, laissant ainsi entendre que la crise n’est due qu’à une insuffisance de réglementation et qu’un retour à des pratiques plus « transparentes » permettrait de faire revenir sur la scène un capita lis me moins carnassier. C’est une double erreur. D’abord parce que c’est précisément l’impuissance des politiques à faire face à la crise d’efficacité du capital qui a ouvert la voie à la libéra lis ation totale du système financier. Ensuite et surtout, parce que c’est ignorer la nature même du capita lis me. « Le capital ressent toute limite comme une entrave », disait déjà Karl Marx. La logique de l’accumulation du capital, c’est l’illimitation, le refus de toute limite, l’arraisonnement du monde par la raison marchande, la transformation de toutes les valeurs en marchandises, le Gestell dont parlait Heidegger.
L’adoption du plan Paulson était certes nécessaire, mais elle aura sans doute des effets pervers. En effet, si les banques et les grosses sociétés au bord de la faillite sont par avance assurées du soutien financier des pouvoirs publics, cela représente une incitation indirecte à ce que les mêmes dysfonctionnements se reproduisent, débouchant ainsi sur de nouvelles crises spéculatives.
Dans l’immédiat, il est significatif que ni les injections de liquidités en provenance de la Réserve fédérale et des banques centrales, ni l’adoption du plan Paulson, ne semblent avoir provoqué la réaction positive escomptée de la part des marchés. C’est une claire démonstration des limites d’une politique purement monétaire.
Dans les phases de suraccumulation du capital, le renforcement du pouvoir financier devient le levier déterminant de toute stratégie visant à augmenter la rentabilité du capital. Au-delà de la seule finance, c’est en fait la régulation de l’économie tout entière par le seul critère du taux de profit, sans considération des facteurs humains, des vies broyées, de l’épuisement des ressources naturelles, des coûts non marchands (les « externalités négatives »), qui est mise en question par la crise financière. La cause finale de cette crise, c’est la recherche du profit financier le plus élevé possible dans le minimum de temps possible, en clair la recherche de l’augmentation maximale de la valeur des capitaux engagés à l’exclusion de toute autre considération.
Par un effet de « dominos », la crise peut-elle entraîner à terme des défauts de paiement en chaîne de tous les agents économiques, et donc un effondrement de tout le système financier mondial ? On n’en est pas là. Il est possible que les mesures prises ces dernières semaines soient de nature à empêcher le système financier de s’écrouler complètement. Mais dans le meilleur des cas, la crise économique va durablement se maintenir, avec une récession (voire une dépression) aux Etats-Unis et un très fort ralentissement en Europe, qui provoquera une remontée du chômage. Il devrait en résulter une baisse importante des profits, qui se répercutera inévitablement sur les marchés et les cours de la Bourse. Contrairement à ce que l’on dit parfois, le lien entre l’économie spéculative et l’économie réelle est bien réel. Les entreprises dépendent en effet du système bancaire, ne serait-ce que pour le crédit dont elles besoin pour leurs investissements. Or, la crise fait que les banques, fragi lis ées par l’accumulation de mauvaises dettes issues de l’immobilier, réduisent aujourd’hui brutalement leurs crédits (c’est le « credit-crunch »). Les conséquences politiques et sociales se feront très vite sentir.
Les difficultés ne font que commencer.
Alain de Benoist
Paris, 10 octobre 2008.
Droite ou pas droite
Il y a quelque temps un débat naissait sur le blog du Robert Grossmann. Véritable agora et lieu d’échange, un débat s’initiait sur la notion de « droite », sur son incarnation politique puis sur les envies, nécessités, volontés de s’affranchir du politiquement correct imposé par la gauche. Sans jamais promouvoir l’alliance avec la bétise, des plumes et commentateurs analysaient la situation et répondaient à Robert Grossmann. Nous publions leurs propos et relançons le débat.
LDS
Cher Robert Grossmann ,
Depuis le ralliement silencieux du Parti Socialiste à la logique libérale il n’est pas certain que le clivage « droite-gauche » ait encore beaucoup de signification même si, comme le souligne à juste titre le philosophe Jean-Claude Michéa, la « droite » se situe plutôt du coté du libéralisme économique tandis que la « gauche » se mobilise sous l’enseigne du libéralisme sociétal. Ce qui importe c’est que l’un comme l’autre de ces deux versants du libéralisme aboutisse à la même construction sociale puisque reposant sur les mêmes présupposés.
L’ouverture à « gauche » pratiquée par notre président de la République est d’ailleurs éloquente de ce point de vue: « droite » et « gauche » ne constituent plus une polarité pertinente et les clivages se déplacent ailleurs.
En évoquant l’idée d’une droite « respectable, ouverte, tolérante, républicaine » vous suggérez d’ailleurs une définition qui pourrait tout aussi bien s’appliquer à la « gauche » tant cette terminologie « langue de bois » est susceptible de s’étendre à la plus grande partie de l’arc politique. Mais au delà de son aspect conforme, cette formule toute faite a essentiellement pour fonction d’exorciser « l’extrême droite » et d’en conjurer le spectre fantasmatique. Il est certes permis, et même souvent honorable, de n’apprécier ni Jean-Marie Le Pen ni sa petite entreprise familiale, mais le problème c’est qu’à travers ce rejet réitéré jusqu’à l’obsession c’est toute une idéologie qui a pris pied au sein du système politique français pour en devenir l’unique principe moral. Or il se trouve que cette idéologie à prétention moralisante trouve son origine dans une « gauche » internationaliste qui révoque toute idée de frontière et, tablant sur l’unité fondamentale du genre humain, conçoit par principe l’immigration comme un bien (et un juste retour des choses en matière de repentir colonial). La « droite » s’étant laissé piégé par le chantage « antifasciste », il lui est devenu particulièrement difficile aujourd’hui de répondre dans bien des domaines aux exigences du bien commun. Comme par exemple d’envisager sérieusement de réguler des flux migratoires dont la sacro-sainte liberté de mouvement s’ordonne par ailleurs au « laisser faire, laisser passer » qui est au coeur de la logique libérale. Formatée par une gauche qui subit elle-même la pression d’un gauchisme idéologiquement déliquescent mais dont la vulgate s’est répandue dans les média et chez beaucoup de lycéens et d’étudiants, la droite a consenti à des concessions qui risquent bien de la rendre impuissantes. Pour paraphraser Sartre, elle a peut-être les mains pures, mais elle n’a pas de mains.
Bon courage quant même… Coclés
Laurent H, lui, avait également apporté sa contribution :
« 1) La première question c’est : est-ce que la division droite-gauche a encore un sens ? Il est tout à fait évident que la ligne de partage entre ces deux options s’est déplacée, ses critères traditionnels étant mis à rude épreuve. En bref, les sondages d’opinion prouvent que les Français considèrent que beaucoup de sujets (écologie, laïcité, Europe etc…) n’ont plus d’étiquette prédisposée. Mais en même temps, ils situent sans problème sur l’échiquier politique les divers candidats, en les séparant bien selon l’étiquette droite ou gauche. Ces mêmes Français interrogés se situent aussi personnellement sans souci sur cet axe. C’est l’adhésion à des valeurs qui séparent les deux camps : famille, religion, mœurs, autorité, qui sont encore des « marqueurs » au sens où l’entend René Rémond : « le clivage gauche-droite a des racines très profondes et correspond à des différences essentielles de culture et de sensibilité qui transcendent les choix circonstanciels et perdurent à travers les changements politiques et les mutations de société » («Les droites aujourd’hui »).
2) Si cette division a un sens, si elle sous-tend toute la politique française depuis 200 ans, alors pourquoi l’ouverture ? Sur notre blog, nous avons toujours pensé que « l’ouverture » était un gadget, propice à brouiller les cartes. A un moment ou à un autre, devant certains problèmes et décisions importantes à prendre, on verra que cette ouverture se lézardera. Ouvrir au Centre, ce n’est pas l’ouverture, c’est une alliance normale entre deux camps qualifiés de droite.
3) La troisième question posée ici, c’est qui représente la droite dans la future liste municipale ? On ne peut pas dire que pour l’heure, les ralliements annoncés avec fracas soient très marqués par cette étiquette…
4) Sur votre implication et celle de Mme Keller, oui, évidemment, la sécurité a été privilégié. Mais hélas, ce n’est pas encore la panacée et personne n’est à l’abri à Cronenbourg, à Hautepierre, d’incidents graves comme ce week-end à Villiers-le-Bel. Devons-nous rappeler que des voitures brûlent encore chaque nuit à Strasbourg ? Moins que sous l’ère Trautmann, toujours trop si l’on veut appliquer la tolérance zéro de M. Sarkozy. Il y a encore du travail dans ce domaine et des durcissements à attendre d’une liste UMP pour lutter contre cela…
5) On ne suivra pas votre propos sur la « droite respectable et Républicaine » car cela implique qu’il y a des électeurs qui ne seraient pas respectables et Républicains et il semble que l’élection présidentielle a bien prouvé qu’il fallait aussi des signes forts envers cet électorat, en déshérence après la faillite du FN. Même Lionel Jospin a précisé récemment que la gauche a agité l’épouvantail Le Pen pour culpabiliser la droite et la neutraliser.
En écrivant cela, il y a fort à parier que ces électeurs se sentiront méprisés. De plus, idéologiquement, utiliser le même vocabulaire accusateur de la gauche (antisémite, anti-Républicain, raciste etc…) c’est accorder une fois de plus le primat des idées, de la morale au camp du Bien, c’est-à-dire la « gauche vertueuse » contre la « méchante droite ». Utiliser le vocabulaire de l’adversaire, c’est lui donner raison. Est-ce que la gauche actuelle se repend de négocier avec l’extrême gauche, héritière du pire totalitarisme qui ait existé et qui existe toujours ?
Il est vrai que c’est un tour de passe-passe que d’attirer vers l’UMP des électeurs votant pour la droite nationale, mais il n’est pas impossible.
Qui dans la liste à venir pourrait être cet aimant ? Quelles actions, quelles propositions, quelles idées pourraient servir à cela ? Il semble qu’un exemple a été donné par Nicolas Sarkozy, qui a fait une campagne dure, droitière : références traditionnelles, tant culturelles que politiques, propos sévères (sécurité, immigration) avec un dénominateur commun : l’identité française selon l’image que la droite s’en fait depuis toujours.
C’est là que nous attendons aussi et de pied ferme ces signes de la part de votre part ! »
Bug, attaque informatique, hacking, la note a disparu mais le débat continue désormais ici et maintenant, forcément !

